La Turquie a la possibilité de construire une zone tampon plus grande le long de sa frontière avec la Syrie afin d’empêcher la croissance d’un pouvoir et d’un militantisme kurdes et de faire échec à l’influence russe et iranienne en Syrie. Mais les gains de la Turquie auront un prix, y compris de nouvelles tensions avec la Syrie, la Russie et l’Iran; indignation supplémentaire du Congrès américain; et la colère accrue de l’Europe.

L’armée turque se déplace dans le nord-est de la Syrie alors qu’Ankara poursuit sa stratégie d’expansion d’un espace tampon entre la Turquie et la guerre civile en Syrie. Mais si la Turquie réussira à construire cette zone tampon d’Afrin à l’ouest à l’Irak à l’est, elle en paiera également le prix. Les actions de la Turquie augmenteront les tensions non seulement entre elle et la Syrie et les bailleurs de fonds russes et iraniens de la Syrie, mais également entre celle-ci et les États-Unis, l’ancien protecteur de la région et l’Europe. En même temps, l’insurrection des Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes compliquera la tentative d’Ankara d’établir une véritable zone de sécurité pour les réfugiés syriens et les intérêts de la sécurité turque.

La Turquie se rapproche de son objectif d’établir une vaste zone tampon en Syrie. Il veut éviter que la frontière syrienne ne devienne comme sa frontière irakienne, où une région autonome kurde accueille des militants kurdes sous la forme du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ankara souhaite également créer un espace pour empêcher les réfugiés fuyant la guerre civile syrienne d’entrer en Turquie ou même pour renvoyer certains des 3,6 millions de réfugiés qu’elle abrite à grands frais.

Enfin, en établissant une zone d’influence le long de la frontière, la Turquie cherche à conserver une certaine influence en Syrie et donc dans le monde arabe – et à créer un contrepoids à l’influence parfois hostile de la Russie et de l’Iran en Syrie.

Pourquoi une zone tampon est délicate

La construction de cette zone tampon a toutefois des coûts, allant de la montée des tensions avec la Syrie, la Russie et l’Iran aux problèmes avec les États-Unis et l’Europe, en passant par l’insurrection kurde en cours. Et plus la Turquie étend le tampon, plus elle subira des coûts.

Un tampon plus important augmentera les tensions entre la Turquie et la Syrie et, par extension, entre la Turquie et la Russie, la Turquie et l’Iran. L’incursion turque est en train de se produire parce que les États-Unis signalent qu’ils ne protègent plus le FDS, créant ainsi un vide de pouvoir à exploiter pour la Turquie. Mais le FDS ne se retirera pas au moment où la Turquie se présentera. Elle a déjà annoncé qu’elle s’approcherait de Damas pour obtenir une protection contre le retrait des États-Unis. Un partenariat avec Damas érodera probablement l’objectif d’autonomie du FDS, mais celui-ci, sans les États-Unis, n’aura guère d’autre choix.

En faisant venir Damas, le FDS créera un nouveau front entre la Syrie et la Turquie – et, par extension, avec la Russie et l’Iran, sur lequel la Syrie s’appuiera pour l’aider à prendre le contrôle du nord-est. Une zone tampon plus étendue dans le nord-est obligera les représentants et forces turcs à étendre leur portée pour la maintenir, ce qui créera des occasions d’erreurs et de frictions entre la Syrie et ses alliés d’un côté et la Turquie de l’autre. Les pourparlers récurrents de désescalade entre Ankara, Moscou et Téhéran devront également prendre en compte de plus en plus le nord-est.

Ce graphique montre les étapes du cycle d’attaque.

Alors même que les grandes puissances cherchent à désamorcer le conflit, le FDS s’appuiera sur l’insurrection anti-turque déjà présente à Afrin et l’étendra à toutes les nouvelles zones tampons construites dans le nord-est de la Syrie. Une fois de plus, plus la zone est large, plus il y aura de cibles pour l’insurrection. Cette insurrection reflétera également la réalité géographique de la région: avec un territoire aussi vaste à surveiller, la Turquie ne sera pas en mesure de contrôler totalement la frontière et ne coupera donc pas complètement les liens entre le FDS et le PKK qu’elle cherche à rompre. La contrebande d’armes et de fournitures va et vient se poursuivra à une certaine échelle. En plus des risques accrus du FDS, les éléments souterrains de l’État islamique risquent également de frapper les mandataires et les forces turques alors qu’ils restent en Syrie. Cette situation créera un fardeau à long terme pour les ressources militaires et de sécurité turques sans pour autant répondre pleinement à ses préoccupations en matière de sécurité.

Un endroit pour réinstaller des réfugiés syriens

La Turquie ne pourra pas non plus utiliser la zone tampon élargie pour résoudre tous ses problèmes liés aux réfugiés. De nombreux réfugiés viennent de l’ouest de la Syrie – sous contrôle du régime – et résisteront à la réinstallation dans le nord-est; ils ne voudront pas aller dans une partie inconnue du pays. Le nord-est manque également de possibilités de logement et d’emploi. Même en Syrie avant la guerre civile, la région frontalière entre la Turquie et la Turquie était relativement sous-développée et ses villes petites. Il sera difficile de trouver un logement et de nombreux réfugiés se rendront compte qu’ils seront placés dans des camps de longue durée, tributaires de l’aide.

Cela ne signifie pas que la Turquie ne forcera pas certains réfugiés à se rendre dans les zones de sécurité. Avec le sentiment anti-arabe qui règne dans une Turquie à court d’argent, le gouvernement turc doit montrer qu’il ne donne pas la priorité aux réfugiés étrangers par rapport à ses propres citoyens. Mais plus la Turquie agira contre les réfugiés syriens, plus Ankara risquerait d’être scandalisé par l’Europe et les États-Unis, avec des perturbations dans leurs relations. En outre, afin de trouver un logement convenable aux réfugiés et de perturber les liens entre le Kurdistan turc et le Kurdistan syrien, la Turquie sera tentée de répéter sa stratégie de population Afrin, en chassant les personnes qu’elle considère déloyales et en les remplaçant par d’autres réfugiés syriens. Ce faisant, la Turquie risquerait une nouvelle fois de s’indigner de la part de ses partenaires occidentaux sur la scène internationale et créerait une nouvelle incitation à des sanctions à son encontre.

Construire une zone tampon en Syrie a des coûts. Et plus la Turquie étend le tampon, plus elle subira des coûts.

Enfin, plus la Turquie élargira ses zones tampons, plus elle risquera ses relations avec les États-Unis, en particulier avec le Congrès américain, dont les membres sont déjà scandalisés par l’action militaire turque contre le FDS, allié des États-Unis dans la lutte contre le mouvement d’État islamique. Une opération militaire turque plus importante ou plus longue renforcera la volonté du Congrès de pénaliser la Turquie. La Turquie réinstalle des réfugiés et mène des opérations militaires peut susciter d’autres préoccupations d’ordre humanitaire. Le Congrès pourrait présenter une nouvelle législation en réponse à de tels incidents, créant ainsi une tension accrue entre les États-Unis et la Turquie.

Mais parce qu’il est impératif de réduire le militantisme kurde qui pourrait déboucher sur un État kurde, Ankara aura une grande tolérance pour certains de ces risques car elle cherche à tirer le meilleur parti de ses opérations militaires actuelles. Bien qu’elle ne veuille pas aggraver la situation jusqu’à un affrontement militaire avec la Syrie, la Russie ou l’Iran, la Turquie bravera les sanctions des États-Unis et de l’Europe pour atteindre sa zone tampon – avant que la Syrie et ses alliés ne se rendent dans certaines parties du nord-est.